"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

en ce moment

Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -91 ["nos corps sont nus"]

mardi 4 juin 2019, par C Jeanney

.

.

(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

.

.

.

.

- le passage original

’Having dropped off satisfied like a child from the breast, I am at liberty now to sink down, deep, into what passes, this omnipresent, general life. (How much, let me note, depends upon trousers ; the intelligent head is entirely handicapped by shabby trousers.) One observes curious hesitations at the door of the lift. This way, that way, the other ? Then individuality asserts itself. They are off. They are all impelled by some necessity. Some miserable affair of keeping an appointment, of buying a hat, severs these beautiful human beings once so united. For myself, I have no aim. I have no ambition. I will let myself be carried on by the general impulse. The surface of my mind slips along like a pale-grey stream, reflecting what passes. I cannot remember my past, my nose, or the colour of my eyes, or what my general opinion of myself is. Only in moments of emergency, at a crossing, at a kerb, the wish to preserve my body springs out and seizes me and stops me, here, before this omnibus. We insist, it seems, on living. Then again, indifference descends. The roar of the traffic, the passage of undifferentiated faces, this way and that way, drugs me into dreams ; rubs the features from faces. People might walk through me. And, what is this moment of time, this particular day in which I have found myself caught ? The growl of traffic might be any uproar — forest trees or the roar of wild beasts. Time has whizzed back an inch or two on its reel ; our short progress has been cancelled. I think also that our bodies are in truth naked. We are only lightly covered with buttoned cloth ; and beneath these pavements are shells, bones and silence.’

- quelques uns de mes choix et questionnements

this omnipresent, general life
le mot general va être un point d’appui dans la compréhension de ce passage, il va revenir trois fois — je sais bien que le-français-n-aime-pas-la-répétition, mais VW ne fait rien par hasard, je dois garder ces trois occurrences du mot, elles sont le signe de quelque chose, une sorte de nœud ou de nerf
général life
general impulse
my general opinion of myself
la vie en général, l’impulsion générale, l’opinion que j’ai de moi en général, ce sont trois petits loquets qui cèdent ou se déclenchent à trois reprises durant ce paragraphe
l’universel (la vie) → ce que l’universel génère comme réflexe ou obligation → comment ça me transforme moi et ce que j’en pense
trois petits loquets qui viennent accompagner les rouages du temps, Time has whizzed back an inch or two on its reel
on a l’impression d’avancer, mais
(tout en notant les effets d’un pantalon de bonne tenue, la dispersion des corps, la similitude des bruits, ceux d’ici, ceux d’ailleurs)
let face it, nous faisons du sur place
ce n’est pas forcément déprimant, ou si ça l’est, ce n’est pas plus triste qu’un fleuve qui coule en reflétant les berges à sa surface
c’est juste que Bernard le réalise, les choses sont ainsi
être plus grand que soi, englobé dans l’humanité (en général) est naturel
et est-ce qu’on peut lutter ? on peut toujours décider de faire des choix, d’acheter un chapeau par exemple (non, nos forces dans cette lutte ne sont pas à la hauteur, on ne lutte pas contre)
il n’y a pas un monde civilisé d’un côté et la nature de l’autre
les bruits se mélangent, se superposent, ça pourrait être de façon équivalente des moteurs de voitures ou le rugissement de bêtes sauvages, la ville ou la jungle, on ne sait pas faire la différence
la répétition du general m’évoque cela, insiste sur cela
nous vivons "en général"
nos petites histoires de rendez-vous, de chapeau ou d’omnibus sont minuscules
nous sommes minuscules, à peine recouverts de tissu
et nous marchons depuis la nuit des temps sur une grande étendue silencieuse
des os, des coquillages, le monde est une plage immense

la phrase qui me pose problème est pourtant simple
Then again, indifference descends.
ce n’est pas une question de vocabulaire trop complexe
VW choisit le verbe descends
cela s’abat, cela descend du ciel et tombe sur nous comme la pluie, comme la rivière qui coule
deux phrases plus haut il y a cette histoire de bus
at a crossing, at a kerb, the wish to preserve my body springs out and seizes me and stops me, here, before this omnibus. [...]. Then again, indifference descends
je suis arrêté devant cet omnibus qui m’aurait écrasé sinon
(oui, visiblement, vivre n’est pas une option qui peut être écartée)
et cela descend, l’indifférence avec les voyageurs
— je ne dis pas que j’ai raison de faire le lien avec la phrase plus haut, c’est très visuel dans mon esprit, une scène cinématographique, Bernard avance, plongé dans ses pensées, par réflexe il recule quand le bus vient stopper devant lui et l’empêche de traverser, les voyageurs descendent, traits effacés, un flot d’humanité au sens général, avec la jungle la ville (peu importe) toute proche, c’est un grand tout
nous sommes un grain de sable sur la plage immense
est-ce que c’est l’indifférence qui le prend ?
je ne suis pas sûre
ce sont peut-être les gens "indifférenciés" qui descendent du bus
Bernard ne dit pas "l’indifférence me prend", ou "l’indifférence m’envahit", il dit que cela tombe, cela descend
indifference c’est aussi "de qualité médiocre" (the indifference of a service), ou qui manque d’intérêt, insignifiant, négligeable
les humains sont des organismes négligeables face aux coquillages, aux os, au silence
je tente un moment de traduire par "L’insignifiance descend" (mais non)
ce pourrait aussi être la vacuité, ou la futilité, la platitude, mais ces termes se placent trop du côté du jugement — Bernard ici ne juge pas, il constate, il observe les reflets du monde sur la surface gris pâle du ruisseau qu’est son esprit
"insignifiant" est aussi du jugement
peut-être que garder "indifférence" est la meilleure chose à faire, pour conserver ce flou, cette perte d’objets saillants, l’idée d’être pris dans des reflets aquatiques, changeants, indifférenciés, aussi indifférents que les herbes sur la berge, qui existent et vivent toutes seules sans se préoccuper de nous
face à elles, avec elles (et indifféremment), nous sommes nus

- ma traduction


« Repu comme l’enfant qui vient d’être nourri au sein, je suis maintenant libre de m’enfoncer, loin, dans ce qui passe, cette vie générale, omniprésente. (Qui, je le note, est totalement dépendante du pantalon ; un pantalon élimé est source de handicap pour l’homme intelligent.) On observe de curieuses hésitations à la porte de l’ascenseur. Par ici, par là, ou de l’autre côté ? Puis l’individualité s’affirme. Ils y vont. Tous poussés par une nécessité. Un rendez-vous insignifiant à respecter, ou l’achat d’un chapeau, sépare cette belle humanité si parfaitement unie autrefois. Pour ma part, je n’ai pas de but. Je n’ai aucune ambition. Je me laisserai porter par l’impulsion générale. Mes pensées glissent en surface parmi toutes choses, comme un ruisseau gris pâle qui reflète ce qui passe. Je ne me souviens pas de mon passé, de mon nez, de la couleur de mes yeux ni de ce que je pense de moi en général. En cas d’urgence, devant un passage à niveau ou un trottoir, le désir de préserver mon corps surgit et me saisit, et je m’arrête, là, devant cet omnibus. Nous sommes déterminés, semble-t-il, à vivre. L’indifférence descend, une fois de plus. Le rugissement de la circulation, le flot de visages indifférenciés ça et là me poussent aux rêves ; effacent les traits sur les visages. Les gens pourraient me traverser. Et quel est ce moment, ce jour précis dans lequel je suis pris ? Le grondement du trafic pourrait être une autre clameur, n’importe laquelle — des arbres en forêt ou le rugissement de bêtes sauvages. Le temps a filé, il s’est dévidé d’une longueur ou deux sur sa bobine ; le peu de progrès que nous avons fait s’annule. Je pense aussi qu’en réalité nos corps sont nus. Nous ne sommes que légèrement recouverts de tissu boutonné ; et sous ces trottoirs se trouvent des coquillages, des os et du silence. »

.

.

(work in progress)

.

.

.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

Messages

  • le bus et les gens qui l’occupent et en descendent manquent l’écraser de leur poids, quand l’indifférence descend peser sur le petit humain qui malgré tout garde un peu l’illusion d’être unique donc un peu important (mais on doute assez au fond de cette indifférence pour croire qu’un pantalon élimé ou un chapeau peut être remarqué, ou on craint au fond de l’être... sacrés noeuds de sentiments que sommes)
    cette mauvaise et très partielle paraphrase étant laissée de côté... bravo pour ta façon de rendre ce que Virginia Wolf a si bien rendu ou évoqué ou pensé ou transmis

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.