block note de s’être trompée
samedi 24 octobre 2026, par
Je lis L’Alphabet du matin avec un tel plaisir (ce qui ne m’arrive pas tous les quatre matins, peut-être tous les douze, ou tous les vingt-six, mais pas plus), et c’est seulement ensuite (mais je n’ai pas fini de le lire) que je réalise que la jeune femme moderne qui écrit n’est pas ma contemporaine au sens strict. J’ai commencé à lire ce livre persuadée, je ne sais pas pourquoi, que l’autrice avait trente ans aujourd’hui [1]. Et j’ai trouvé ça assez merveilleux, ce style très abouti, très incisif, placé dans la bouche d’une enfant de sept ans. Le décalage entre l’enveloppe, le style, de haute tenue, et la locutrice narratrice, "petite personne" comme elle se nomme. J’y ai vu plusieurs degrés de compréhension. C’est un livre drôle et politique, mais pas un livre drôle-haha, pas un livre politique au sens montons-des-barricades. L’enfant est dite en adulte, simplement plus petite, c’est-à-dire que ses émotions et les enseignements qu’elle tire de ce qui l’entoure ne sont pas traités comme naïfs, légers, un bisou et au lit. C’est assez fabuleux, le changement d’angle. Qu’est-ce qui se passe quand on raconte une vie enfantine, avec ses incompréhensions, ses idées parfois toutes faites, ou brutalement pertinentes, avec autant d’attention, d’engagement, qu’on porterait à une vie "mûre". Quand on prend l’enfance sans surplomb, en n’étant ni amusé, ni tendre, ni condescendant. Quelquefois l’enfance est conservatrice, elle pose ses clichés comme des pierres solides sur lesquelles marcher. Quelquefois elle dépote. Je n’ai jamais lu un livre qui me fasse autant effet, par et grâce à ce décalage, l’emploi d’un style adulte pour raconter une histoire à hauteur de mollets qui balancent sous la table au repas du dimanche quand on s’ennuie. Je me demande si je pourrais tenter moi-même ce décalage, avec mes items autobiographiques qui reviennent tout le temps. Je ne fais pas exprès, ça revient tout le temps, le grand-père cordonnier, les rails du train, l’usine. Dès que je me mets à écrire quoi que ce soit, certaines images reviennent et prennent toute la place à l’écran. Joseph Morder hier raconte (je ne sais plus de quel film il parlait) qu’il pensait avoir réalisé une fiction, avec une histoire très loin de lui, et qu’en projetant le film à un proche, ce proche lui avait dit "mais tu rigoles, c’est ton histoire". Il ajoute (je ne sais plus dans quels termes) que c’est forcément autobiographique la création. Des images reviennent, on n’arrive pas à les éviter, les évincer, à les sortir du champ de vision. Ce qui me fait penser à cette jeune femme, dans une école, cachée derrière un de ces tableaux à craie pivotants montés sur roulettes. Elle était persuadée qu’on ne la voyait pas, alors que ses jambes dépassaient. Je crois aussi que quoiqu’on fasse nos jambes dépassent. Alors, l’accepter et faire avec. Mais jouer avec. Tenir ce qui dépasse en le faisant tourner, comme on examine un galet. Et pourquoi pas comme Alice Rivaz, en étant à égalité avec le soi enfant. Ne pas raconter depuis ce que l’on a appris depuis, ou cru comprendre depuis, mais depuis l’enfance crue, immédiate, en lui donnant nos outils de maintenant, ceux que l’on a acquis depuis et qui nous arment. Comment on regarde son enfance sans la posture dominante adulte, pour résumer. Sans mièvrerie. En donnant à notre regard une texture "d’égal à égal". C’est politique cette histoire. Comment on regarde son enfance. Comment on regarde les enfants. Les nôtres, ceux des autres. Par exemple aujourd’hui, 24 octobre 2026.
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[1] alors qu’elle est morte en 1998 à 96 ans, je me suis trompée



Messages
1. block note de s’être trompée, 24 octobre, 08:47, par brigitte celerier
"Quand on prend l’enfance sans surplomb, en n’étant ni amusé, ni tendre, ni condescendant." il le faudrait, on le veut mais on a peur du vertige
et faisons attention à nos jambes, tu as raison (mais ce n’est pas si facile)
2. block note de s’être trompée, 24 octobre, 09:13, par gracia
"quoiqu’on fasse nos jambes dépassent" et tant de bonheur quand je te lis ! merci
3. block note de s’être trompée, 24 octobre, 09:19, par PdB
(tsais quoi ? pour le "un bisou et au lit" j’ai pensé à Marcel P. et sa mère - j’ai le projet de séparer les cinq ou six tomes de l’édition de 2400 pages omnibus trouvée dans la rue pour les (re)(re)lire tranquillement) mais oui aujourd’hui oui (on fera attention oui aussi)