block note - grains
lundi 9 mars 2026, par
J’ai continué à traduire l’essai de VW, et j’en arrive à peu près à quelque chose qui tient la route (approximativement), et c’est mouvant cette histoire-là. Je crois que mon rapport au sable entre dans la traduction. Mon rapport à la traduction et mon rapport au sable sont frères. J’ai très peur du sable étant petite, justement parce que c’est du sable, que ça ne tient pas, que c’est en délitement constant, et c’est en grandissant que j’apprends à maitriser ma peur panique du sable (il faut le mélanger avec de l’eau pour qu’il durcisse, quand on y pense c’est quand même un peu n’importe quoi, mélanger quelque chose qui se délite avec quelque chose qui n’a pas de bords et coule peut donner quelque chose de solide, et qui pourra même être sculpté temporairement). Je crois que la traduction est un milieu où ce délitement et ce travail de sculpture temporaire est en action. Il est impossible de retranscrire dans une langue ce que dit/ raconte/ explore/ provoque un texte écrit dans une autre langue, à cause du rythme, du souffle, des sons, comme ils s’enchainent ou se heurtent, l’accent sur telle ou telle sonorité, etc. Impossible. Je lis une traduction du texte sur lequel je travaille qui prend le parti du sens, et uniquement du sens. Comme si le sens n’était pas lié à l’enveloppe dont il s’extrait. C’est pourtant organique, une langue. Ma langue est autant liée à mon cerveau qu’à ma mâchoire, mes dents, mon vécu passé, présent, tout ce magma concret et non-concret, cordes vocales, fatigue, inquiétude, résurgences, mémoires, expériences, connaissances, savoirs, illusions, réinventions, espoirs, idées fixes, ma langue passe par une multitude de données corporelles et intellectuelles, mais je ne sais pas pourquoi je fragmente avec ce "et", mes neurones se trouvent /sont dans mon corps, ma pensée fait partie de mon corps, tant que mon cerveau ne flottera pas dans un disque dur, une multitude de données prises dans le corps donc. Si je ne prenais ce texte de VW que sous l’angle du sens, je serais dans la communication. Ce n’est pas mal en soi de communiquer, il faut bien un minimum communiquer si on ne veut pas acheter le pain en giflant la boulangère pour la faire réagir, ne pas communiquer c’est la foire d’empoigne (écrit-elle pendant que le ciel brûle au-dessus de villes éventrées — et pourtant il y avait communication — ou bien c’était au sens de propagande, une forme de communication extrême). Je crois que je me méfie de ça, des traductions qui s’attachent à donner une forme bien enveloppante au sable. La langue de départ n’est pas pratique. Elle pose un mot qui mérite, dans une autre langue, deux ou trois mots. Son rythme, vitesse et sons, n’est pas reproductible. Traduire le tente, et c’est forcément approximatif. Il faut faire au mieux, de son mieux, honnêtement. Et faire de son mieux, pour moi, c’est enquêter, me poser des dizaines de questions, y compris les questions stupides et les abyssales, comment reproduire quelque chose, même vaguement, même sur une petite portion floue, de la langue de départ. Parce que je ne vais pas découper VW en tranches, avec ce qu’elle dit, comment elle le dit, et ce qu’elle dit penser, et vivre. Je ne peux pas tailler dans VW en mettant ce qu’elle dit d’un côté et comment elle le dit de l’autre. Et pour ça j’ai besoin de coller le nez sur les mots, mais vraiment coller le nez, comme on regarde du sable enfant, les minuscules morceaux, le nez dessus, et ils miroitent, alors que si on s’éloigne ça devient bêtement jaune et plutôt homogène à peu de choses près. Parfois je prends des décisions drastiques, comme effacer ou modifier un mot ou une construction de VW parce qu’en français je trouve que ce n’est pas possible, mais c’est seulement après avoir essayé, et essayé, c’est un pis-aller, pas une prise de décision/ prise de pouvoir. Ou si c’est une décision, c’est une décision dont le moteur est l’échec. Dans cette traduction que je lis et qui ne prend en charge que le sens, il n’y a pas besoin de se confronter à l’échec. On décide, boum. C’est extrêmement autoritaire. Et ça nie l’individu qui a écrit au départ, l’humain à la source du texte à traduire (un humain qui possède un corps, son corps, ses cordes vocales, ses impressions, ses raisonnements, ses pensées intriquées dans ce tout). Le plus ironique là-dedans, c’est que VW dans son texte parle de désaliéner les femmes. De les désasservir. Et la traduction que je lis domine les phrases de VW en les restructurant, en les asservissant donc, en les plaçant à sa main, outils, outils de communication. Le texte de VW s’attriste/ s’inquiète de ce que le pouvoir produit, et la traduction domine ce texte, prend le pouvoir sur ce texte. C’est vraiment un traquenard. Je me pose la question ensuite, quand tu as lu ce texte en français, qu’est-ce que tu as lu ? un encouragement à se libérer, ou la photocopie de ce message, avec des rayures, des contrastes affaiblis ou poussés, à quel point le message est tronqué ? Et comment je peux y croire. Quelle confiance accorder. D’humain à humain, humains qui parlent. C’est le problème avec le sable, il faut que ça tienne en tourelles ou en je ne sais quoi, tracés, dessins, pâtés en forme de coquillages, de pieuvres grâce à des moules en plastique coloré, et la pelle et le seau, tout l’attirail, et il faut que le château (ou quoi que ce soit) de sable soit reconnaissable, qu’on sache en s’approchant que c’est un château (communication). Mais on ne peut pas mentir, dire que c’est du béton. Et c’est ce qui me gène avec cette façon d’approcher du texte en le malmenant, à sa main, en le dominant, c’est le mensonge au fond, le mensonge premier, qui dit "c’est sous contrôle", "ça va tenir", alors que la marée arrive, pauvre pauvresse.
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Messages
1. block note - grains, 9 mars, 18:20, par brigitte celerier
tout sonne juste ou résonne avec des idées et mots que j’ai rencontré ces jours ci (entre autres sur la langue et son rythme sa musique son souffle)
non tu ne trahis pas quand la modification par rapport à la traduction directe ne donne pas vraiment le sens et s’éliigne de l’expression
(et que j’aime ce sable que paradoxalement on peu sculter pour un temps en le mouillant)