TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - le fond de l’air

lundi 15 juin 2026, par c jeanney

Je vais écrire sur CM. Je crois que c’est quelqu’un qui travaille tout le temps, qui cherche toujours des réponses, et les nouvelles questions que ces réponses appellent. On a très peu de photos de lui, peut-être trois, ou quatre, peut-être pas plus que les doigts d’une main. Sur un de ses films on voit son ombre. Et finalement on le voit lui, c’est lui le travelling sur la foule des femmes qui manifestent. En fait, c’est assez étrange : on voit à travers son regard une suite de visages, comme lui les a regardés, exactement, il suffirait qu’on se retourne pour être face à face avec lui, yeux dans les yeux. J’attends le moment du face à face, j’y crois, comme on croit au pouvoir des déesses primitives, je crois qu’un jour je me retournerai, ça ne préviendra pas, ce sera à l’occasion d’un film de lui, vu pour la énième fois, sauf qu’il y aura une faille dans les images, une sorte d’inconséquence extraordinaire et ponctuelle, la caméra fera une rotation, comme par accident, et je ferai stop sur l’image arrêtée de ses yeux. J’aime bien inventer ce qui n’est pas possible, des images impossibles. Je vis dans une époque où c’est faisable, mais infaisable. Il y a du simulacre là-dedans, dans les outils de création d’images, dans l’idée d’écrire une notice, un prompt, de le glisser dans la tirette du distributeur et d’en sortir une image neuve, ou une image impossible. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Ce n’est pas tout à fait une image neuve qui sort de l’application générative d’images. C’est une image de mathématiques en torsion, faite par des chiffres qui testent des équations déformées. Et elle semble impossible, inusitée, mais elle garde un fond structurel, qui paraît neuf parce qu’on a le sentiment de ne pas l’avoir contrôlée, ce qui est discutable. J’aime les images neuves ou impossibles réellement, réellement dégagées du pourquoi pas. Je ne veux pas d’un elfe qui fait du surf, ou d’un pape chevauchant un hippocampe. Ça n’est pas neuf. C’est un bac de jouets renversés et assemblés en paramètres qui pourraient sembler délirants mais qui ne délirent pas au point d’imaginer ce qui n’existe que dans le corps, comme la présence des yeux de CM derrière une caméra, et l’œil de CM en gros plan. Une image réellement neuve ou réellement impossible est une image uniquement accessible par la rêverie, et ce ne sont pas les outils qui peuvent rêver, c’est nous. Je crois que c’est très inquiétant, et dangereux, de laisser écrire des outils à notre place, de les laisser créer des images à notre place, parce qu’on pourrait faussement conclure qu’ils vont rêver à notre place et que ce sera merveilleux de se sentir moins seuls dans cette occupation métaphysique unique, cette équation qui pose un signe égal entre ’qui sommes-nous’ et ’à quoi rêvons-nous’ . Ils ne rêveront pas avec nous, c’est nous qui rêvons qu’ils rêvent, mais eux ne le peuvent pas, leur langage chiffré les en empêche. Images chiffrées, musiques chiffées, paroles converties par le chiffre en probabilités, ça ne reste pas dans un cercle faussement neuf ou faussement inventif, ça déborde en actions, ça parle à notre place, ça pense à notre place, ça s’organise à notre place, ça conclue à notre place, ça tue à notre place, ça nous tue et ça nous tuera, et c’est logique, car rêver de mort n’est pas rêver, c’est aussi un simulacre. Quand le rêve et la mort se rencontrent, tout s’éteint.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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