TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - lirécrire

mardi 3 février 2026, par c jeanney

C’est devenu très rare maintenant que je lise un livre du début à la fin. Je pioche, je me fais une idée, je prends ce que je suis capable de prendre. Beaucoup de choses m’échappent. Par exemple, je lis ce matin la présentation de With Her Own Hands de Nicole Nehrig et je découvre cette citation : "Knitting is the saving of life." Virginia Woolf, 1912, que je ne connaissais pas, je ne sais pas d’où elle vient, de quel livre, lettre, essai, et même, je ne sais pas si elle est authentique, mais elle me semble tellement logique, je la prends. Et je réalise que je n’écris pas vraiment sur ce que je lis à cause du vieux prof sur mon épaule qui demande un argumentaire, un développement, quelque chose de construit, quelque chose de valable, et pour le dire crûment et salement, quelque chose d’efficace. Quand j’étais jeune je tenais un blog de lectures, où je mettais en ligne des semblants d’articles, ce qui m’avait permis d’oser demander des services de presse à des maisons d’édition, et quand un livre désiré arrivait gratuitement dans ma boîte aux lettres ça tombait bien, vu que l’argent et moi nous n’avons jamais été proches, et que mon appétit pour lire et mon niveau de vie ne sont pas à l’équilibre (mon budget livre devrait être celui du prince de saxe, ou arrimé en forme de yacht dans le port de monaco). Je demandais à recevoir les livres que j’avais repérés, qui m’intriguaient, et en plus gratuitement, ce qui était un peu audacieux à mes yeux, et en retour, pour compenser mon non-paiement financier par une rétribution en nature, le vieux prof dans ma tête me demandait de produire une critique, un compte-rendu, une fiche de lecture, efficace. À l’époque, j’étais si jeune et si idiote que je donnais des notes aux livres (oui c’était sale, pardon). Puis j’ai arrêté de donner un avis négatif quand j’en avais un, je n’écrivais que sur les livres qui me parlaient. J’avais même été contactée par france inter, parce les blogs de lectures étaient à la mode ces années-là, pour boucher un trou à l’antenne, et la présentatrice rigolait, "aucune critique négative, c’est idiot C’est très bisounours comme attitude Hahaha", et quand j’avais voulu répondre dans le téléphone (en direct sur une matinale de france inter, depuis ma cuisine de Lure, Haute Saône, qui donnait sur le potager d’Isabelle, infirmière à la retraite qui avait dédié sa vie à s’occuper de ses parents maintenant morts et qui vivait seule entre framboisiers, iris, géraniums et salades, et par l’autre fenêtre un chien fou, enfermé à l’heure des courses d’une voisine solitaire elle aussi, criant sa peine, j’étais debout dans un espace visuel mental et géographique situé à quelques années-lumière de la voix impeccable, implacable, riante) et donc, ça a coupé (le téléphone), l’animatrice a enchaîné sa chronique, trouvant mon optique de ne dire que ce qui était positif, sans m’appesantir sur mes raisons de trouver soixante-trouze nuances de gris à vomir, complètement idiote. J’aurais dû le savoir, je l’avais déjà entendue dire des choses comme "une critique musclée", la soif du poing sur la table et du scandale qui clique, ce masculinisme intégré. Ce que je n’avais pas compris à l’époque, c’est que c’était encore le vieux prof qui parlait, cette fois dans le téléphone, et à la radio, au lieu d’être perché sur mon habituelle épaule. C’est que je n’avais pas réfléchi : d’où il venait ce prof. Je pensais qu’il s’était greffé là, en moi, naturellement. Je me sentais même coupable de son existence, de ma faiblesse à l’écouter. Je n’avais pas saisi qu’il avait débordé de l’école, de la radio, des têtes de gondole du leclerc, de certaines tables de libraires, des salons du livre, du prix du meilleur polar équivalent au label rouge du pommeau primé saveur de france 2025 (je n’habite plus à Lure). Enfin, pour résumer, j’ai compris qu’il y avait là un système. Que ce n’était pas pour rien que les références aux avis qu’émet l’académie française sont encore là, et un peu là, ils se posent là avec leur dictionnaire paresseux, indigent, leur décorum (une épée vraiment ? la massue n’est pas assez moderne et la grenade de désencerclement l’est trop sans doute ?) et leur totale ignorance de ce qu’est la linguistique, ce qui devrait être un minimum requis, étude de la langue, parfumeur ou producteur de pneus caoutchoutés n’exigeant pas de formations issues du même cursus. Le vieux prof est un employé systémique, il s’adapte parfaitement à la demande hiérarchisante. C’est cette vision hiérarchique, intégrée en moi, qui trouve merveilleuse la citation de VW sur le tricot, merveilleux que l’autrice maintenant reconnue académiquement (encore que Joyce lui prenne régulièrement toutes ses couvertures) (ce qui est à mon sens n’importe quoi, Joyce et Woolf ne s’expriment pas du tout depuis le même point de vue, c’est comme comparer une pomme et une corde de pendu parce qu’elles sont accrochées à la même branche) ait un avis sur un geste aussi banal, familier. Il n’y a pas de petits gestes. Ce qui est méprisable en grand format (discours, décisions, envahir la Pologne, etc.) est méprisable à petite échelle. Comme dirait un buvard, ça bave. Bref, je ne pensais plus à écrire sur les livres à cause du vieux prof, mais à force d’enfoncer mes index dans ses orbites, je vais peut-être finir par me débarrasser un peu de ses étagères qui couinent sous un poids majestueusement statufié. Écrire, lirécrire comme ça vient, en suites d’idées, de notes, sans structurer l’arrondi d’un label de qualité. Écrire à ras la terre, ça a toujours été mon objectif. Plus je vieillis et mieux je le vois. Et la question du temps compte, le temps qui hiérarchise aussi. Le dernier texte que j’avais publié sur un livre se trouve dans ma rubrique LIRE et il même s’il a huit ans, il est actuel (L’Homme Heureux, de Joachim Séné), et cette rubrique LIRE est une sous-rubrique de EN ÉQUIPE, parce qu’on écrit toujours en équipe, et seule, et avec : avecquement seule. Je suis très dépitée de voir que le mot avecquement n’existe pas, il est pourtant très décisif. Avec est le contraire de Contre. Woolf écrit avec, et Joyce contre (c’est ce que je cherchais à dire avec cette question de la place, du point de vue depuis lequel on écrit). Ce serait un bon titre de rubrique, AVECQUEMENT, que je m’autorise à écrire en majuscule, parce que la majesté devrait être partageable, la majesté des géraniums aussi, et de ce qu’une seule phrase, parfois trois mots, dans un livre peut faire s’ouvrir. Je ne connais pas bien Aimé Césaire, j’ai ouvert au hasard, j’ai lu (je prends)

marcher sur la gueule pas tellement bien ourlée
des volcans.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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