TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note - omnipotent

jeudi 28 mai 2026, par c jeanney

J’ai commencé à amasser du matériel pour une nouvelle vidéo, et pour l’instant je le fais sans le son, c’est-à-dire que je visionne des images d’archives des années 1950-60-70 en leur imposant le muet, le haut-parleur à zéro. Des figures chantent avec ardeur, des hommes lisent devant un micro, des femmes semblent s’esclaffer ou se congratuler, je n’entends rien. L’effet est augmenté. Tout est plus accentué. C’est à la fois plus mystérieux et plus expressif, je n’avais pas remarqué à quel point. J’avais compris que le son pouvait augmenter une image de façon incroyable, en développer la réception, la nourrir, la rendre atone, ou mélancolique, ou comique, ou déterminée, mais je n’avais pas compris l’effet tout aussi fort de l’absence de son. C’est quand même très puissant, le son. S’il est là, il dit quelque chose, et s’il n’est pas là, il dit aussi quelque chose. Il agit toujours, qu’il soit là ou pas. Par exemple, des chanteuses claquent (visiblement) des doigts, et leurs traits se mettent en mouvement, joues étirées, bouches en coin ou qui s’époumonent, hochements en rythme, mais, sans le son, on voit qu’il n’y a que le tour du visage qui est activé, parce que les yeux restent tendus, concentrés, sérieux, de bonnes ouvrières qui veulent faire du bon travail, réaliser une bonne performance télévisée, carrière, avenir, bref les yeux ne disent pas ce que le reste de la figure dit. Parfois le son agit en douce, sans qu’on le remarque. Par exemple hier, à un autre moment, j’ai écouté une conférence sur un film mais sans être en capacité de réellement voir les extraits analysés. Je connaissais/re-connaissais les scènes rien qu’avec l’audio, et je pouvais les réactiver dans mon esprit. Le son, je ne l’avais pas remarqué dans ces scènes, était omniprésent, et la musique constante. Il n’y avait pas spécialement de son ou de musique dans mon souvenir, j’en avais gardé une idée bien plus silencieuse, et plus calme. J’ai même pensé en les écoutant "C’est saturé, c’est trop, trop lourd, exagéré, trop ouin-oiun, qu’est-ce qu’il a vieilli ce film !" Et puis j’ai rembobiné pour pouvoir regarder les scènes cette fois. Ça n’était pas si accentué. Le son semblait moins vorace. Peut-être qu’il fallait qu’il soit "trop", pour contrebalancer l’image, trop simple ou trop énigmatique, lui servir d’armature. Dans d’autres scènes, le son, s’il n’est pas là alors qu’il devrait l’être, ajoute un sentiment terrible de gravité, une sensation extrême. Quelqu’un crie derrière un hublot, on ne l’entend pas, il n’y personne pour le sauver, personne dans tout l’univers, et si cette personne est une projection fictionnelle, narrative, de nous, alors c’est la mort, adieu, et si elle est une projection d’autrui, alors c’est la honte de ne pas pouvoir la sauver, et la solitude coupable, adieu aussi. Je récolte des images d’archives sans entendre leur son et c’est déjà autre chose, dès le départ. Certains détails sortent du lot, que je n’aurais pas vus, l’esprit détourné par le son, influencé par lui. Une fois que j’en serai arrivée au moment où j’aurais assez de matériel, j’assemblerai les images, et ensuite viendra la question du son. Je pense que j’aurai plus d’espace. Hier encore, j’ai vu un documentaire où quelqu’un faisait les cent pas sur le quai d’une gare. En off, sa voix racontait son voyage en Inde. La diffraction image//son donnait un sentiment d’intimité. Parce qu’on ne voyait pas les images du voyage, qu’on ne voyait que lui et son attente de ce voyage, on était avec lui, bien plus près. Si j’avais vu les images de son voyage en Inde sous sa voix off, j’en aurais été d’une certaine façon à la fois rassurée et éjectée, je me serais retrouvée, moi, et seulement moi, alors qu’en l’écoutant raconter dans l’attente du train avec lui, je n’étais plus tout à fait moi, mais un peu lui. Peut-être pas tout à fait lui, mais quelqu’un d’approchant, ni entièrement lui ni entièrement moi, une sorte de chimère, au sens basique, corps de lion, queue de serpent, tête de chèvre, une personne disparate. "On n’est jamais entièrement quelque chose" a dit quelqu’un hier.

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