block note - pro-portion
lundi 9 février 2026, par
J’ai un rapport extrêmement difficile avec les chiffres. Je les trouve beaux lorsque je peux les transformer en symboles, en marqueurs, et incompréhensibles le reste du temps, c’est-à-dire presque tout le temps. Je ne mémorise pas les dates importantes, celles des morts, des naissances (aucune), les codes chiffrés, et j’ai du mal à faire des opérations simples. je suis tout simplement en inadéquation avec les chiffres. Ils sont toujours trop quelque chose, trop grands, trop compliqués, trop froids, impraticables. Ils sont une forteresse imprenable pour moi, je peux seulement en faire le tour, de loin. Je le sais, même si ce n’est pas le genre de détails sur soi qu’on donne en se présentant à autrui. Peut-être que j’ai un peu honte. Sur le site très fouillé d’Hubert Guillaud, j’apprends que "Sur les 800 millions d’utilisateurs de ChatGPT, 72 millions de personnes utilisent ChatGPT pour l’interaction sociale et 200 millions d’autres pour le réconfort émotionnel, rappelle Salvaggio". Soit 800 000 000 d’utilisateurices. La population mondiale est de 8,3 milliards soit, en chiffres, 8 000 000 000. Je n’aime pas les chiffres et ils me le rendent bien, mais est-ce que le nombre d’utilisateurices, ce ne serait pas 10% du nombre total d’humains ? Il y a un problème de langue, de langage, de mots, si la phrase "l’humanité doit faire face à" est équivalente à "10% de l’humanité doit faire face à". Ou équivalent à la phrase "10% de l’humanité va entraîner 100% de l’humanité à faire face à" (data center, pénuries d’eau, etc). Ou à la phrase "1% de l’humanité influence 10% de l’humanité forçant 100% de l’humanité à faire face à". J’ai toujours ce problème, de qui on parle quand on parle (comme avec le confinement pendant la période covid, certaines, certaines n’ont pas pu expérimenter comme d’autres l’option confinement, certains certaines ont soigné, livré, et nettoyé, derrière des sacs-poubelle et des masques cousus à la main, c’est ce qui m’horripile dans la phrase "on était tous confinés", cette fausseté, phrase faussaire). Maintenant, avec en tête ces chiffres, le 8 (le signe de l’infini,∞, mais debout) et des tas de zéros derrière, la phrase "ChatGPT est comme une chaîne stéréo poussée à l’extrême, une musique de fond pour couvrir le silence : un brouhaha saturé, mais la clarté n’est pas le but. Le but est de créer un petit espace où l’on n’a pas besoin de réfléchir." (phrase à laquelle j’adhère, comme à tout ce que dit Eryk Salvaggio ici) n’est peut-être pas aussi inquiétante qu’il y parait. Il y a peut-être 90% d’espace où l’à-peu-près éclairé silencieux reste possible. À moins que le "Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés" agisse comme l’élastique claque sur le pouce. Maintenant, je ne sais pas quoi faire de cette proportion considérable de 270 millions de gens qui cherchent une interaction sociale et/ou un réconfort émotionnel. Où trouve-t-on le plus de réconfort, dans les 1, les 10, les 100% du dixième de la totalité ou dans ce qui l’entoure, c’est-à-dire la totalité totale ? Et est-ce que ça existe, une totalité totale. Est-ce que faire la somme de toutes les fourmis dit quoi que ce soit de ce qu’est une fourmi ? (pareil pour les éléphants, les pingouins, les amarus — "immense serpent à deux têtes, une tête d’oiseau et une tête de puma"). La quantité est un problème, dans le sens où ne disant pas grand-chose, peut-être même rien, elle produit des effets. Et même une quantité imaginaire a un impact. Les chiffres ressemblent à de la nitroglycérine, explosifs quand on les secoue. Qui les secoue ? J’ai une grande fâcherie avec "on", avec "nous". C’est pour ça que je ne peux plus écrire NT, rempli de "nous", tant que ce "nous" n’est pas débarrassé de ses haillons. Il y a un passage dans Les Vagues, j’ai mis du temps à le retrouver, c’est Louis d’abord qui parle :
[...] "La vie déverse le contenu de son filet sur l’herbe. Des silhouettes s’approchent de nous. Est-ce que ce sont des hommes, des femmes ? Elles sont encore drapées dans l’étoffe incertaine de la marée qui les noyait.
Et maintenant, dit Rhoda, en passant devant l’arbre, elles retrouvent leur stature naturelle. Ce ne sont que des hommes, que des femmes. L’enchantement et l’effroi se transforment à mesure qu’elles laissent glisser l’étoffe de la marée. La compassion revient tandis qu’elles émergent sous la clarté de la lune comme autant de vestiges d’une armée, elles qui nous représentent, qui s’en vont chaque nuit au combat (ici ou en Grèce), qui reviennent chaque nuit couvertes de blessures, le visage ravagé. Maintenant, elles sont dans la lumière. Et elles ont des visages."
je crois que ce passage a tout à voir avec les quantités, les quantités que nous ne sommes pas, et je me souviens surtout de la petite lutte pour traduire They still wear the ambiguous draperies of the flowing tide in which they have been immersed, du dévoilement progressif et naturel des éléments, quand la peau se révèle, est révélée (c’est ensuite que Bernard enchaîne, ’We have destroyed something by our presence, said Bernard, a world perhaps.’ — "Nous avons détruit quelque chose par notre seule présence, dit Bernard, un monde peut-être").
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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)



Messages
1. block note - pro-portion , 9 février, 18:05, par brigitte celerier
en y réfléchissant bien (et sans réfléchir) il me semble que je crois préférer Louis, Rhda et Virginia à ChatGTP, oui je crois