block note - simple
vendredi 24 avril 2026, par
Je ne sais plus où j’ai vu passer une broderie de scanner, ou une broderie d’image médicale, quelqu’un — quelqu’une en l’occurrence — avait brodé ses résultats d’examens, donc un sujet non brodable, ni une fleur ni un lapin enrubanné, ni un adage au point de croix, ce qui est proprement renversant, dans le sens "de quoi on traite", "quel est notre sujet", et "est-ce qu’on peut prendre ce sujet, qui est le nôtre, et le déplacer dans un lieu qui n’est pas son lieu originel". C’est une façon de décaler les éléments, l’umwelt dans lequel déployer ses gestes et ses idées, un cran ailleurs. Pas un cran plus haut ni un cran plus loin, parce que ce n’est pas le sujet. "Qu’est-ce qu’un sujet", c’est la question. On peut broder tout ce qui est visualisable. Un électrocardiogramme, une radio, un graphique, une carte électorale, une molécule, le plan d’une station d’assainissement. Et au décalage entre sujet "acceptable", "usuel", et sujet choisi, personnel ou en dehors des clous, s’ajoute un deuxième décalage : choisir une technique particulière, socialement ancrée, et la faire sortir de ses gonds. Ne pas broder pour décorer un tissu et le rendre plus présentable, acceptable. Refuser l’option haute couture domaine du luxe. Il y a une salle "dentelles" au musée près de chez moi, avec tout un matériel ancien joliment exposé, fuseaux et cartons perforés par des épingles, catalogues de motifs, et certaines pièces réalisées pour le baptême du fils du roi de tralala. C’est bien dommage qu’il n’y ait pas un musée de la dentelle libre, celle qui n’aurait pas servi à occuper les mains des filles perdues, cloitrées dans un couvent, et parquées en rangées de machines à coudre. C’est bien dommage qu’il n’y ait pas un espace dédié à la broderie libre, celle qui ne sert pas d’étole à la princesse machin, ou un espace spécial tapisserie libre, celle qui ne montre pas une scène de chasse, les chiens, les cors, les hallalis. Ce sont des techniques très simples, millénaires. La première aiguille retrouvée aurait entre quarante et quarante-cinq mille ans. C’est inimaginable. Déjà, la vie d’une paysanne du XIIe siècle nous semble inaccessible, alors la vie qui s’est cousue il y a quatre cent cinquante fois plus de temps est tout simplement hors zone. Il suffit d’une aiguille à chas et d’un fil, ou tout autre matériau linéaire souple, et d’un outil pour le couper. Il suffit d’un support troué, quel qu’il soit. Il suffit d’un motif, identifiable ou non identifiable. Et de savoir faire des nœuds, des boucles. Il suffit d’avoir des mains qui ne souffrent pas, ou pas trop, des mains issues d’un assemblage quelconque de chromosomes, peu importe. Une fois tous ces présupposés acquis, vient la question des règles d’obéissance. Aux critères de beauté, usages et traditions, structures politiques et sociales, emplois, utilisations, exploitations, questions du genre, paramètres catégoriels. Quelle loi est à respecter. S’octroyer le droit de broder (tisser, coudre, denteller) du laid, du not fit, en dehors des modèles et gabarits. Je ne sais pas pourquoi il n’y a pas plus de monde qui s’empare de ce droit pourtant d’accès facile. Qu’est-ce que ça peut faire qu’avec un fil et une aiguille on fasse quelque chose de raté, de moche ou qui ne serve à rien. On a, en tant qu’espèce humaine, quarante-cinq mille ans de pratique derrière nous, d’aiguilles, de trous, rentrer le fil, sortir le fil, passer dessus, passer dessous, nouer, couper et reprendre. Qui a desséché ce droit, qui l’a fait rétrécir, rétrécir, rétrécir, par quelle funeste engeance comme dirait l’autre, quelle est cette diablerie. Pour la question "quoi broder, ou quoi représenter ?", on peut prendre quelques secondes. Les images prolifèrent, les actuelles, en plus de toutes celles accumulées depuis les temps néolithiques. C’est une très belle question, "quoi broder ?", incalculable de réponses. Ne rien mettre à l’écart. Même le petit cœur rouge, bien tartignole, bien banal. J’ai écouté cet épisode des Pieds sur terre sur un doudou, un objet cousu bien banal, bien tartignole on pourrait se dire, c’est tellement plus grand que ça, moi aussi j’aime les tigres, les tigresses.
(ma boîte à couture me vient de ma mère, le petit chat pour piquer les aiguilles de ma fille, et la boîte de caviar qui sert à ranger les épingles a été gagnée à un concours quand j’étais petite, on s’est assis autour de la table en grande cérémonie, chacun chacune notre cuillère, la boîte posée au centre sur le dessous de plat en forme de sanglier, mon père a ouvert cette boîte méticuleusement et on s’est servi en même temps, comme de la nage synchronisée, et on se regardait les uns les autres, savourer, nos mimiques, mon père a dit "ah ! quand même...", c’est donc la boîte d’un événement, un événement en boîte, mis en boîte dans une boîte à réparer des trous et lier des trucs ensemble)
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Messages
1. block note - simple, 24 avril, 18:07
broder laid ça je sais faire (enfin reste à enfiler l’aiguille)
j’aime l’idée de broder une image médicale
mais j’aime surtout le petit chat et la boite de caviar
1. block note - simple, 25 avril, 07:40, par c jeanney
j’ai vu aussi une broderie d’irm, c’est comme une reprise de pouvoir sur l’image de son propre corps, une réappropriation (et donc que ce soit laid ou beau, chi se ne frega) (je serais curieuse de voir ce que tu broderais Brigitte, quels emblèmes tu choisirais))
2. block note - simple, 25 avril, 07:54, par véronique müller
il y a à bruxelles une femme qui s’occupe de vieux, pas à elle seule, une assoc, je crois, iels font des trucs formidables, ils maniefstent, "mort à l’agisme", iels font de la danse, iels font une revue, iels font de la broderie aussi, de la superbe broderie. de la broderie comme tu la dis ici, hors des motifs rabattus. des sujets tous détournés, tous réinventés, réappropriés, empreints de vie, de couleurs, de provocations rieuses. mais j’ai oublié son nom, à l’association.
broder ses résultats médicaux. c’est beau. faire oeuvre faire art à partir d’un résultat médical une donnée scientifique chiffrée un diagnostic peut-être inquiétant et le prendre à soi, dans cette pratique là, si particulière, artisanale, manuelle, désuète. non ? tellement évocatrice des arts du récit, du conte. du soin, du ravaudage. une façon de reprendre le fil, de tisser, de s’approprier dans l’exercice lent et muet, l’effraction de l’image machinique et son diagnostic. et commencer de broder, ramener le corps à la subjectivité. bien beau sujet
1. block note - simple, 25 avril, 08:38, par c jeanney
oh merci Véronique ! et pour ce très beau mot, "ravaudage" (qui me fait penser aussi au mot "bricolage" qu’aimait beaucoup Philippe Aigrain) (son site, "atelier de bricolage" n’est plus en ligne malheureusement)
"l’effraction de l’image machinique", c’est exactement ça