"vous êtes ici" 7
mercredi 22 juillet 2026, par
Nous écrivons mal. Nous sommes indéchiffrables. Nous soulignons de rouge nos mots et nous traçons des points d’exclamation dans nos marges. Nous rangeons nos rouleaux. Nous les enluminons. Nous utilisons les plumes des oies, les plumes des coqs, les plumes des cygnes, les plumes des hérons, les plumes des dindes et des dindons. Nous faisons sécher nos plaques d’argile. Nos cheveux sont tressés. Nos mains sont refermées. Nos joues sont pleines. Nos regards flanchent. Nos jambes sont soulevées. Nos pieds battent en rythme. Nous jouissons. Nos bouches soufflent. Nous vivons au premier étage. Nous vivons à la cave. Nous vivons près des rails. Nous vivons sous des tôles. Nous dormons près des chèvres. Nous chargeons nos ânes et nous les battons. Nous vendons des oignons, de l’ail, des gousses d’échalote, des pommes, des bananes. Nous réparons des vitres. Nous affûtons nos lames. Nous fabriquons nos arcs. Nous installons nos cibles. Nous allumons le ciel. Nous surveillons les frappes. Nous comptons les panaches de fumée. Nous nous jetons dans les ornières. Nous nous cachons les oreilles. Nous nous recroquevillons sous nos corps. Nous empilons nos corps. Nous repêchons nos corps. Nous élevons des digues. Nous nettoyons la boue. Nous remplissons des stades, des hôpitaux, des écoles, des monastères. Nous errons sans but. Nous tombons de fatigue. Nous nous évanouissons. Nous écoutons nos cœurs au stéthoscope. Nous faisons des attelles. Nous préparons des bandes de plâtres. Nous élaborons des onguents à base d’aloès, de fiel de bœuf, de coloquinte. Nous distribuons des remèdes ordinaires. Nous prions nos communautés. Nos poudres de sympathie traitent les verrues et les blessures par armes blanches. Nos expériences visuelles sont subjectives.
Leurs deux prénoms commençaient par la lettre M et c’était leur seul point commun, à part l’amour. Elle, âgée sans enfant, lui, le petit garçon de la voisine qui tenait un restaurant. Au moment d’avorter, la voisine était venue boire le café, « crève-cœur, crève-cœur » répétait vieille M, et la voisine s’était ravisée , « tant pis et pourquoi pas ». Maintenant, vieille M se sentait responsable. Petit M sortait cul nu, une cuisse de poulet à la main pour petit-déjeuner, « crève-cœur, crève-cœur » répétait vieille M, et vieille M s’affolait pour retrouver la couverture doudou que la voisine avait jetée quand petit M pleurait. Et vieille M pensait « crève-cœur, crève-cœur » et ce crève-cœur montait à sa propre surface à la manière d’un épaulard, un aileron dans chaque œil, le corps noir et luisant sous la peau de ses joues, et ses sourcils, compacts, serrés et fluides, fuyant des profondeurs, sachant qu’elle-même, enfant, avait été trouvée, enfant trouvée. C’est le problème avec la généalogie, parfois filet mal noué avec des pans usés jusqu’au manque, rafistolés au mieux, des effilochures de ficelles rouges et bleues éclatées, râpées, qu’est-ce qu’on y peut. Le mari de vieille M faisait pousser des tomates. Il refusait de chasser. Quand petit M sortait sa carabine jouet, le mari de vieille M s’en retournait, c’est-à-dire qu’il s’éloignait, marchant droit devant, en direction de la rhubarbe ou des plants de patates, droit devant comme on emprunte un chemin vers l’arrière, on s’en retourne, on part à l’intérieur de soi. Le mari de vieille M refusait tout bonnement de regarder une arme, vraie ou imitation, peut-être parce qu’il avait connu les « événements » comme on les appelait à l’époque des Peugeot 204 couleur azur.
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Messages
1. "vous êtes ici" 7, 22 juillet, 18:06, par brigitte celerier
j’zime la vieille M et son vieux
à part cela j’aurais bien besoin des médecines des nous (je commence par me cacher les oreilles c’est le plus facile)