TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

"VOUS ÊTES ICI"

vous êtes ici" 8 (du trajet)

samedi 25 juillet 2026, par c jeanney


Nos agencements existent. Nos ruelles sont en pente. Nos murs exigent d’être regardés. Nous posons un point d’interrogation. Nous appliquons les tampons de nos bibliothèques page quarante-sept. Nous déclassons les livres de nos bibliothèques. Nous rayons, nous biffons. Nous remplaçons. Nous établissons nos propres cahiers des charges. Nous ne savons pas évacuer les idées. Nous prenons des risques. Nos titans sont pétrifiés. Nos géants nous engloutissent, et nous les torturons de l’intérieur pour obtenir d’eux les chants magiques qu’ils régurgitent. Nos réserves sont centrales. Nos citernes sont inépuisables. Nous circulons sans nous cogner. Nous nous cognons. Le fil du temps se casse. Nous martelons chaque phrase. Nous n’avons pas de nom, nous n’avons pas de prénom. Nous sommes une espèce de foyer d’énergie, et nous sommes coriaces. Nous labourons. Nous adoptons des animaux. Nous sommes incultes. Nous devons rester immobiles. Nous ne supportons pas d’être immobiles. Nous reviendrons. Toujours, nous reviendrons. Nous sommes impossibles. Nos lettres sont communes. Nous encadrons l’hostilité par des pratiques drastiques. Nous affichons des règlements. Nous ne devons pas mordre, ni bavarder, ni nous pencher par la fenêtre. Nos chiens cherchent nos odeurs sous les gravats et les blocs de neige. Nous reviendrons comme des prodiges, comme des prouesses. Nous lançons des signaux affirmatifs. Nous agaçons un peu. Nous retournons les miroirs déformants. Nous installons des itinéraires de délestage. Nous dessinons à l’aveugle sur des recoins de grottes qui sont pourtant inaccessibles. Nos contraintes ne sont pas des interdictions. Nous évitons les choses pour mieux les voir. Nous faisons partie de l’ordre des primates.


La question du déplacement n’est pas périphérique. J’ai beaucoup de mal à l’expliquer, parce que c’est une particularité sous-jacente, le support de ce qui se trame à l’extérieur, comme la toile du châssis pour les touches de peinture. Je n’ai pas besoin de me le dire à moi-même, car je l’éprouve, et il n’y a aucune nécessité de l’expliquer à d’autres dont on je sais qu’ils et elles la ressentent comme moi. Chez nous, on ne choisit pas le déplacement, on le subit. Il découle d’une pression, d’une pression externe, imposée par le travail, les conventions, l’organisation sociale, pression qui deviendra interne petit à petit, parce qu’on va l’intégrer avec nos habitudes de bons élèves. Chez nous, le déplacement ne libère pas. On s’y plie. On peut prétendre ensuite s’y sentir comme émancipé·es, pour faire bonne figure. Mais chaque confrontation passe d’abord par la crainte de ne pas savoir, d’être en échec, de n’être pas « de ce monde-là ». Le voyage est un arrachement. On fait semblant de rien, on prend cet exercice de haut, on tente « d’avoir l’air de », activité marathonienne qui, si elle devient aussi naturelle que de conduire en écoutant la radio, s’apprend, en passant par un exercice quotidien. Avec de la pratique, on finit par avoir l’air de savoir où on va quand on part. Mais si on nous observait attentivement, comme les éthologues devant des lémuriens captifs, on nous verrait tenir nos sacs contre nos ventres, les serrer fermement en faisant semblant de jouer avec la poignée, négligemment, ou bien la fermeture éclair. On nous verrait prendre un air dégagé à l’arrivée en gare, comme si nous allions décrypter les panneaux et les plans avec la curiosité tonique du professeur face à une équation. Nous flageolons devant x inconnus. Nous ne sommes pas faits pour bouger librement, car nous n’y avons pas été habitu·ées, et ce durant un empilement de générations considérable. Nos voyages obligés (par le travail, par le sort, les pénuries, les guerres, les faillites) ont toujours été des catastrophes matérielles. Cela se voyait plus encore en vacances. Nous ne partions pas au petit bonheur, à l’aventure. Quelqu’un avant nous, qu’on connaissait, avait pu défricher l’itinéraire. Arriver était un soulagement. Notre sécurité dépendait de notre familiarité avec le lieu. Il fallait s’habituer à lui pendant deux ou trois jours pour prétendre que tout irait bien, jusqu’à la crainte du retour. Et la fiction n’était d’aucune aide, car nous n’étions pas au casting de La Belle Équipe. Tout le monde ne s’est pas aéré pendant l’été 36. Sur mes quatre grands-parents, deux sont restés « au logis », deux pièces dont une aveugle, donnant sur un balcon commun à tout l’immeuble et qui servait de couloir, et les deux autres dans la baraque face à la sucrière en attendant d’y retourner, fauchant l’herbe pour les lapins, glanant la paille pour les clapiers. C’est ce qui m’empêche de lire des livres dits « récits » ou « témoignages » ou « réalistes » ou « autofictions » dans lesquels une narratrice, a priori très sympathique, passe de Rome à Paris comme moi de ma salle de bain aux toilettes. Elle ne décrit pas ce déplacement, il ne possède à ses yeux pas de texture, pas de dramaturgie, il n’est pas alourdi d’une épaisseur inquiète qui, chez nous, leste la minute, leste l’heure, leste le jour de transition d’un lieu à l’autre comme l’ajout de disques de plomb sur une barre d’haltérophile. Elle peut focaliser sur les lieux, découvertes, richesses charmantes, nourritures cérébrales et émotionnelles, parce qu’elle ne s’est pas sentie en danger, à aucun moment. Chez nous, la crainte du déplacement fait qu’on s’enjoint à ne respirer que l’air le plus proche, le plus présent dans la bulle autour de soi. Nous ne nous sommes pas étriqué·es par principe ou par raisonnement. Le hasard nous a fabriquées les paupières collées, sauf qu’on ne le sait pas. Par exemple, on ne sait pas ce qui existe au-delà. Et puisqu’on ne le sait pas, on n’a pas les moyens d’y accéder. On marche dans les canaux déjà creusés par nos pas précédents, ce que la narratrice du Rome Paris ignore. Alors je referme son livre, car il est trop violent. Je préfère lire des chevaliers devenus fous, des entités obscures coincées dans les murs des maisons, des héros à visages multiples cachés dans une aiguille creuse, de jeunes hommes ambitieux embauchés comme vendeurs dans une boutique de fanfreluches, parce qu’eux ne feront rien d’inaccessible, ils nous délivrent, tout est permis, par la grâce des chaussures rouges de Dorothy.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • "On nous verrait prendre un air dégagé à l’arrivée en gare, comme si nous allions décrypter les panneaux et les plans avec la curiosité tonique du professeur face à une équation." je souris et nous vois

    et oui le déplacement est trop riche de sentiments sensations etc... pour être simplement mentionné

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