TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

"VOUS ÊTES ICI"

"vous êtes ici" 9 (familier)

lundi 27 juillet 2026, par c jeanney


Nos pouces sont opposables. Notre vision est binoculaire, comme celle des lémuriens. Nous empoisonnons nos enfants. Nous profitons des offres à prix compétitifs. Nous prenons des avions vers des hôtels cinq étoiles. Nos bâtiments sont noirs de suie. Nos verreries, nos entrepôts, nos carrières et nos mines sont organisées comme des bagnes. Nous pensons que rien n’est écrit d’avance. Nous frappons les trois coups. Nous lançons des appels à insurrection. Nous refusons d’être des victimes. Nous proposons des horoscopes gratuits. Nous étudions les mondes contemporains. Nos rues modernes recouvrent les chemins médiévaux. Nos saints y marchent, tenant leur tête coupée sous le bras. Nous jetons notre dévolu sur ce qui ne nous appartient pas. Nous mettons des familles à la rue. Nous chassons des familles. Nous accueillons des familles. Nous abritons des familles. Nous avons besoin de ressources. Nous emmaillotons nos pieds et nos poignets dans des bandes de lin. Nous serrons le cadrage. Nous dansons pour conjurer le sort, pour nous donner du courage, pour plaire aux dieux, pour séduire et pour oublier. Nous passons un pacte avec le diable. Nous clignons de l’œil. Nous faisons flèche de tout bois. Nous sommes locataires.


J’aurais passé beaucoup de temps, sans même le réaliser, à chercher l’impossible narration de gens comme moi, qui n’auraient pas enfilé des vêtements non taillés pour eux. Cette quête en cul-de-sac, je dois maintenant la remplacer par quelque chose de l’ordre du sac de couchage, qui soit un peu moelleux et enveloppant, fier d’être temporaire. Je n’ai pas su faire mon lit au carré, comme aurait dit mon père. Mais je me suis ménagé une sorte de couche, un peu fripée, chiffon, avec quelques pliures très prenantes à mes yeux. Je veux y installer mes connues, mes connus, côtoyés côtoyées, colocataires, frottements anciens. Je veux aligner mes personnages du passé comme les poupées et les ours en peluche que j’installais sur mon lit d’enfance. Je voudrais décrire chaque tissu, chaque œil cousu avec justesse, rendre à qui de droit sa singularité au-delà de ce qui est identifié comme terne par des yeux extérieurs. Je ne veux pas en faire des figures spectaculaires. Le spectacle à fin de propagande est tellement corrodé. Je les voudrais en spectacles de rue, scènes minimes, quand le plan est si large qu’on ne sait même pas où regarder, et puis en haut des marches d’une sortie de collège on voit deux jeunes parler ensemble, on resserre la vision sur eux, l’œil changé en iris de cinéma, décidant de placer là un cercle, serré, progressivement mangé de noir.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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